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le Monde de kikushiyo
28 avril 2015

Un amour noir - Joyce Carol Oates - les Editions du félin (1993)

un amour noir - Joyce Carol OatesDans un premier temps, je me suis dit qu' "Un amour noir" avait l'intérêt d'être d'une lecture aisée, épurée du superflu, ceci était habituel à l'écriture de Oates. Une histoire simple en quelque sorte qui scande, sur le principe du flashback, les étapes du délitement d'une relation qui ne peut se terminer que de manière dramatique. Joyce Carol Oates s'arrête sur le destin tourmenté d'une femme au tout début du XX° siècle dans une Amérique bipolaire qui ne s'assume pas.

Bref, une forme de "remake" américain de "Madame Bovary" de Flaubert. En effet, l'insatisfaction récurrente de Calla Honeystone s'immisce dans sa vie de femme, de mère.

Étrangement, je ne cessais de me ressasser des images de l'histoire. Ne serait-ce que la chevelure rousse de Calla, ou la baguette de sourcier de Tyrell. Je revoyais aussi le couple dans une embarcation lancée à toute allure sur la rivière Tintern. Enfin, la violence des réactions que les deux protagonistes déclenchaient autour d'eux.

Ce roman court (132 pages) de Joyce Carol Oates parle du principal tabou de l'Amérique. Ni plus, ni moins.

Le rapport à l'homme noir pose la pierre angulaire des fondations de la nation. Ce rapport rude et ambivalent, fait le plus souvent de haine et de rejet. Je m'explique. La construction du pays n'était pas envisageable sans l'arrivée massive de contingents d'esclaves. C'est donc sur cette base qu'est posé le premier jalon de l'inégalité des races dans une Amérique en devenir. En effet, ce principe s'est très vite imposé aux indiens. Puis, ce sont les noirs qui l'ont appris à leurs dépens en étant considérés comme "biens meubles". Il y a juste 150 ans, c'est une guerre fratricide de 4 ans qui aura fait plus de 600.000 morts, entre un Sud convaincu que l'homme noir n'est pas égal au blanc et le Nord de Lincoln qui prônait les mêmes droits pour tous. Aujourd'hui encore, la société américaine est très compartimentée, les noirs sont tolérés, mais que chacun reste à sa place. Ne nous réfugions pas derrière l'arbre "Obama" qui cacherait la forêt des ségrégations et des discriminations toujours présentes (cf. les évènements de Ferguson dans le Missouri.... Tiens, tiens, ce même Missouri qui était un État confédéré du Sud durant la guerre de Sécession!).

Dans le roman de Oates, c'est une femme rousse et vive comme le feu qui s'éloigne de son enfance cauchemardesque. Elle part épouser, ou plutôt on lui impose un mariage avec George Freilicht, un riche paysan d'origine allemande, bien ancré sur ses terres. Puis vient l'homme de l'eau, l'homme du secret qu'on se transmet de père en fils, le noir, Tyrell Thompson le sourcier qui vient apaiser l'incandescence de Calla. Tout n'est que métaphore. Par la relation qu'elle entretient avec un homme noir, Calla dé-construit l'idée même de l'Amérique et c'est cela qui fait de ce roman un objet de provocation.

un amour noir

Ensemble, Calla et Tyrell bousculent des valeurs fondatrices d'une Amérique puritaine et ségrégationniste du début du XX° siècle. Mais Tyrell n'apparait, en fait, que très peu dans le roman. Ce qui est important, c'est surtout le symbole qu'il représente par la couleur de sa peau et la haine qu'il suscite. Comme très souvent dans les livres de Oates, ce sont les femmes qui évoquent leur mal-être lié le plus souvent aux violences qu'elles subissent. En l'occurence, Calla Honeystone a questionné durant son enfance sans jamais obtenir de réponse. Et ses errances n'y ont rien apportées. Car ce sont les origines de l'Amérique qui sont riches de fausses certitudes. En ce sens elles sont peu communicables et par là même, d'une singulière fragilité. En fait, Calla est une victime collatérale de l'histoire américaine.

Calla s'est donc structurée sur de la vacuité qu'est venu combler Tyrell. Femme et mère, on lui reprochera toujours ses postures inadaptées. Pourtant, Calla ne montre pas vraiment de la frustration, elle n'est seulement pas satisfaite par sa vie qui est un leurre, une vie américaine qui désagrège si on ne se conforme pas à certains critères, le critère des races notamment. Tout devient mensonge. Sans jeu de mots, Tyrell lui propose un retour aux sources. Elle est le Ying et lui le Yang. Ils deviennent les deux revers de la même médaille. Mais voilà, le conte l'avait déjà dit, la femme poisson ne pourra pas survivre à l'amour du marin. Par conséquent, dans une Amérique blanche, l'idée même du métissage est incongru. C'est donc la mort qui imposera sa Loi en se mettant somptueusement en scène par l'embarcation que tout le monde voit passer sur la rivière avant qu'elle aille se fracasser dans les chutes du Tintern.

J'aime ces romans de femmes qui s'inscrivent dans un acte de provocation (cf. "Le noir est une couleur" littérature suisse - commenté dans Le Monde de Kikushiyo). Toujours de Joyce Carol Oates, Kikushiyo commentera bientôt "Viol, une histoire d'amour", parce que ce livre est bouleversant.

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